Historique de la Nouvelle France

Champlain : l’aventure d’un monde nouveau

On se plaît à croire que c’est le désir, aussi perfide que noble, de découvrir un monde nouveau, de l’exploiter et de le soumettre, qui mena véritablement à l’éclosion des notions d’aventure et d’aventurier. Ces velléités de conquête engendrèrent dès la fin du 15e siècle l’image du voyageur héroïque qui était habité par un profond besoin de liberté et le désir inavoué de fuir un monde déchiré par les guerres, les épidémies, la triste condition humaine et un cadre social combien trop rigide. La définition contemporaine de l’individualisme et le fondement même du star system s’établissaient déjà autour de ces protagonistes qui allaient susciter au cœur de l’homme nouveau un irrésistible besoin d’exaltation par l’aventure.


Ils portaient en eux, comme une lumière impalpable, cette flamme qui embraserait l’imaginaire de générations d’explorateurs et de coureurs des bois. Voyageurs d’une époque glorieuse où l’Europe se considérait comme le centre de l’univers, ils étaient convaincus que l’inconnu commençait à exister à partir du moment où ils parvenaient à l’atteindre. Et ils étaient bienheureux puisque tout restait à découvrir de leur point de vue. Les défis étaient innombrables et à chaque fois qu’on inscrivait dans le néant de la terra incognita un nouveau continent, un nouvel océan ou un nouveau peuple, la Terre s’agrandissait effectivement.

Le rêve américain

On peut remonter jusqu’au tout début du 17e siècle pour retracer les origines du rêve américain affirme Yves Casaux dans Le rêve américain : de Champlain à Cavelier de la Salle. Dénaturé on ne peut plus, le rêve américain ne consiste pas, comme on le croit aujourd’hui, à naître pauvre et à devenir plein aux as ou à venir au monde dépourvu et à devenir président des États-Unis. Pour Samuel de Champlain, qui implantait en 1608 la toute première colonie en sol nord-américain, à Québec, ce rêve consistait à pouvoir quitter un monde rongé par des guerres interminables et injustifiables, corrompu jusqu’à la moelle, gangrené par son insalubrité chronique, et de pouvoir repartir à neuf dans le Nouveau Monde. Un monde libéré de toutes les contraintes sociales, bourgeoises, politiques, légales et historiques, où la totalité des possibles devient envisageable. Chose remarquable, qui ne s’était pas vérifiée ailleurs dans les Amériques, son projet s’est engagé en partenariat avec les nations autochtones plutôt que dans un bain de sang. Pour réaliser l’aventure la plus extraordinaire et la plus grandiose qu’il ait été donné d’imaginer et qui consiste à relancer le monde sur de nouvelles bases, Champlain a fait preuve, à la fois, de tous les talents et de tous les courages, dressant un véritable plan de développement pour la colonie qui lui tenait à cœur. Malgré cela, il cultivait une telle « modestie » qu’encore aujourd’hui, on n’a aucun portrait de lui, sinon celui d’un paria qui a servi de modèle à un tableau réalisé après sa mort. On ne connaît ni le moment de sa naissance (1570 ?) ni son lieu de sépulture. Champlain incarne encore de nos jours le parfait aventurier.

« Avant Champlain, on se contentait simplement de traverser ce continent qui est devenu le Canada, le Québec et les États-Unis. Champlain est resté ; il s’est obstiné, avec une détermination et un courage inouïs, à habiter cette terre ingrate. Non seulement Champlain était-il un homme d’action, mais il était aussi un esprit curieux, un original, un visionnaire. Mercenaire, navigateur (il a traversé 29 fois l’Atlantique), cartographe, homme de science, diplomate, missionnaire, administrateur, il a joué tous les rôles au sein de la colonie naissante ».

Samuel de Champlain selon Joe C.W Armstrong

Statue de Champlain

Aucun des personnages marquants de notre histoire ne demeure aussi présent à notre quotidien que Samuel de Champlain. Dans tout l’est de l’Amérique il a laissé une trace indélébile. La toponymie nord-américaine, de la côte atlantique aux rives du fleuve Saint-Laurent et jusqu’aux Grands Lacs, lui doit des centaines de dénominations de lieux qu’il attribuait au fil de ses déplacements et de son œuvre de cartographe. Encore aujourd’hui, la centaine de monuments dispersés à travers le monde, dont une majorité aux États-Unis, évoquent sa notoriété. Un lac, un pont, un village, une rivière, de multiples services commerciaux... La Commission de toponymie du Québec lui attribue 183 noms de lieux au Québec seulement. Et maintenant, un circuit touristique honore sa mémoire en Ontario.

Une des raisons de l’existence de ce phénomène tient au fait que les écrits de Champlain constituent le fondement de nos connaissances historiques sur le Canada. Leur valeur provient de ce que Champlain est, pour ainsi dire, le seul auteur que l’on puisse considérer comme source historique authentique. Il a véritablement habité la Nouvelle-France, contrairement à Jacques Cartier. Il fut témoin oculaire de presque tout ce qu’il rapporte et son récit a l’immense avantage d’être édifié comme un journal fidèle et régulier où se trouvent consignés ses découvertes ainsi que tous les évènements qui ont marqué le début de la colonie. Les Européens connaissaient à son époque un réel engouement pour les relations de voyage ou les récits d’exploration que ne manquaient de rédiger les voyageurs du Nouveau Monde en débordant amplement du simple carnet de route. D’autant plus que leurs auteurs ne se sont jamais gênés pour les enjoliver d’exploits disproportionnés, d’interprétations dithyrambiques ou de chimères effrayantes, contrairement à Champlain qui a adopté une approche quasi anthropologique. Les écrits de Samuel de Champlain font figure de bestsellers qui ont aussi contribué à embraser l’imaginaire fantasmagorique des nombreux rêveurs des Vieux Pays.

S’il est, en Amérique, un peuple qui parle français, c’est en bonne partie à cause de cet homme plein de ressources et d’énergie, l’un des plus éminents colonisateurs du continent nord-américain, qui fit surgir de ses rêves le pays de la Nouvelle-France.

« Au point de départ de l’histoire continue du Canada, nous trouvons Champlain ; il en est volontairement et par principe à l’origine ; on doit saluer en lui le fondateur du Canada » écrivait l’historien Marcel Trudel.

« Une des figures les plus respectées de l’histoire, mélange admirable de grandeur et de simplicité, de force et de bonté, d’audace entreprenante et d’habileté mesurée, de religion à la fois naïve et éclairée. [...] Ce colonisateur désintéressé avait compris son rêve, et il le joua jusqu’au bout de sa carrière, en dépit de toutes les contrariétés, de toutes les traverses et tous les revers. » N. E. Dionne, Samuel de Champlain, 1906.

Natif de Brouage en Saintonge, celui que l’on a qualifié de père de la Nouvelle-France a su composer avec les éléments, avec une nature insoumise et un environnement hostile ainsi qu’avec les autochtones, en s’associant les Hurons, les Algonquins, les Innus et les Etchemins contre les Iroquois, acquérant ainsi le droit d’explorer et de coloniser le territoire. C’est d’ailleurs grâce à cette alliance que Champlain s’est rendu en Huronie et a séjourné dans la région des Grands Lacs.

Malgré le culte profond et durable que lui voue nombre d’historiens, le nom de Champlain demeure encore désincarné pour la majorité de nos contemporains. Pourtant, l’homme de science, qui a occupé toutes les responsabilités au sein de la colonie naissante, continue de susciter un intérêt des plus vifs. La vie et les réalisations de cet être exceptionnel sont d’un intérêt certain pour le public nord-américain qui saisit avec lui une vision inusitée de son histoire. Même chose pour les visiteurs européens qui réalisent avec lui la mainmise que la France a déjà exercée sur tout l’est de l’Amérique, un continent qui aurait bien pu être entièrement francophone si la France l’avait souhaité ! Mais, au delà de ces considérations, Samuel de Champlain séduit et intrigue toujours. Les qualités transcendantes de Champlain l’imposent comme un modèle pour cette société française qu’il a implantée au Canada. Le Circuit Champlain peut devenir une évocation historique vivante et documentée dont, au fond, Champlain est lui même l’auteur, le metteur en scène et l’acteur principal.

S’interroger sur les raisons et les attitudes d’un homme disparu depuis près de quatre siècles, personnage plutôt énigmatique au demeurant, et qui rechigne à nous parler de lui, provoque inévitablement quelques doutes, méprises et autres interprétations subjectives.

Fondamentalement, Champlain est un marin. Champlain est un humaniste qui sut vivre avec les siens les semailles comme les famines. Un être d’autorité qui s’acharna à réaliser ses aspirations et ses entreprises. Un fin psychologue et un négociateur opportuniste. Un stratège habile qui affronta les Britanniques et les Iroquois malgré des moyens ridicules. Un aventurier dans l’âme, au nom de son pays et de Dieu. Voilà le Champlain qui demeure à révéler.

Comprendre Champlain, c’est également pouvoir se situer dans les manières morales, les croyances de ce début de 17e siècle, à une époque où, devant les duretés de l’existence, les vrais héros partagent cette volonté de réussir ou de se perdre. Le nouveau Circuit touristique et historique dédié à Champlain pourra révéler l’humain au-delà du mythe.

PARTENAIRES