Silhouettes franco-ontariennes

Les sœurs Diane Desloges (1892-1945) et Béatrice Desloges (1895-1957)

Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds Association canadienne-française de l'Ontario (C2), Ph2-954détail. Reproduit des Archives de la Ville d’Ottawa.

Les noms de ces deux femmes deviendront symboles de la lutte des Franco-Ontariens pour faire reconnaître leur droit à l’enseignement en français en Ontario. Appelées les « gardiennes de Guigues  » et « l’héroïne de Pembroke », les sœurs Desloges et Jeanne Lajoie incarnent par leur geste de défi les revendications scolaires des Franco-Ontariens et rappellent deux des épisodes les plus dramatiques de la résistance au Règlement XVII, soit la prise d’assaut de l'école Guigues, à Ottawa et la création d’une école libre à Pembroke. Des pièces de théâtre ont été jouées soulignant le courage de ces trois femmes : un club d’aînés (Centre Lajoie des aînés francophones de Pembroke), et des écoles de la région d’Ottawa (école élémentaire Jeanne-Lajoie à Ottawa et école secondaire catholique Béatrice-Deslosges à Orléans) et de Pembroke (école secondaire catholique Jeanne-Lajoie) perpétuent leur mémoire.

Toutes deux nées à Ottawa, les sœurs Desloges sont les petites-filles de Michel Desloges patriote de 1837 à Saint-Eustache qui est venu s'installer à Bytown au milieu du XIXe siècle. Elles obtiennent leur diplòme de l'École modèle d'Ottawa afin de faire carrière dans l’enseignement. Diane Desloges commence sa carrière d'institutrice à Longtinville et à Saint-Joseph d'Orléans tandis que Béatrice Desloges va enseigner à South Indian et à Moose Creek. De retour dans leur paroisse natale, Notre-Dame, les sœurs Desloges sont embauchées pour enseigner à l'école Guigues d'Ottawa en septembre 1915.

Les sœurs Desloges s'opposent au Règlement XVII, en vigueur depuis 1912, qui leur interdit d'enseigner en français plus d'une heure par jour. Dès les débuts de leur enseignement à cette école, des troubles de toutes sortes ont surgi, à cause du Règlement XVII dans les diverses écoles et les instituteurs étaient en butte à beaucoup de vexations, de la part de la petite commission, celle-ci nommée par le gouvernement en remplacement de la commission scolaire élue. La commission usurpatrice, à l'encontre de la commission des écoles séparées présidée par Samuel Genest, avait le 2 octobre 1915 demandé une injonction afin d'empêcher les sœurs Desloges d'enseigner à l'école Guigues. Elles avaient refusé de reconnaître la « petite commission » qui, grâce à l'injonction accordée par le juge Riddell, leur interdit de retourner à leurs classes. En septembre 1915, la petite commission avait nommé Mlle Lafond enseignante à l'école Guigues et on la chargea de remplacer les sœurs Desloges.

Celles-ci maintiennent leur position, même quand les autorités provinciales refusent de verser leur salaire et menacent de retirer leur brevet d'enseignement. Interdites d'accès à l'école Guigues, elles ouvrent des classes clandestines. Leur courage a fait d'elles un symbole de la résistance au Règlement XVII. La lutte était commencée et « non seulement les pères de famille soutenaient valeureusement la lutte, mais leurs femmes et filles sous ce rapport ne se laissaient pas devancer ». Le lundi après-midi, 5 octobre 1915, les demoiselles Desloges, qu'on avait évincées, ne retournèrent pas à l'école Guigues mais leurs élèves firent la grève et les suivirent le lendemain. Elles allèrent enseigner d'abord dans la petite chapelle de la rue Murray, dans la paroisse Notre-Dame, puis ensuite dans un local, à l'angle des rues Guigues et Dalhousie. Le vendredi matin, 9 octobre 1915, une démonstration spontanée réunissait plus d'une centaine de parents en l'honneur des jeunes et courageuses institutrices. Ceci dura tout près de deux mois, donc jusqu'à Noël.

* * *

Le 4 janvier 1916, l'assaut de l'école Guigues était préparé. Voici ce que raconte à ce sujet, un témoin occulaire qui rapporte les faits au journal Le Droit :

« Les commissaires décidèrent de reprendre l'école Guigues, au mois de janvier. La nouvelle fut éventée. Une douzaine de constables de la ville étaient venus prêter main forte à l'avocat Young, dépêché à Ottawa par le gouvernement provincial. Les parents aux aguets, curieux, suivirent leurs enfants à l'école où attendaient déjà les maîtresses à la porte. Il y avait foule. Les hommes demandèrent à entrer, mais furent repoussés par la police. Les esprits s'échauffent, les quolibets pleuvent, l'assaut commence, les femmes approchent, bousculent les constables du dehors qui n'osent user trop de violence. En même temps d'autres montent par les fenêtres à l'arrière, soutenues par les hommes, emplissent les classes, pressent les constables à l'intérieur, et au bout d'une heure restèrent maîtresses de la place. Tous les défenseurs se retirent honteux. Et les mères de famille se chargèrent de garder l'école ».

Pendant tout ce temps, les demoiselles Desloges n'avaient reçu aucune rémunération. Plus tard, dans l'année, la commission scolaire fut réintégrée dans ses droits et put payer ses vaillantes institutrices. Après leur mariage, au début des années 1920, les sœurs Desloges doivent quitter l’enseignement car il est alors interdit pour une femme mariée d’enseigner. Diane Desloges épouse Georges Tanguay, va s'établir à Montréal, et sera mère de cinq enfants, tandis que Béatrice Desloges habite à Ottawa, épouse Ovila Lanthier, et donne naissance à trois enfants.

Diane Desloges meurt à l'âge de 52 ans à Chambly (Québec) le 14 août 1945 et Béatrice Desloges meurt à Ottawa, à l'âge de 61 ans, le 24 septembre 1957.

Orientation bibliographique et repères archivistiques :

Dufresne, Charles et al., Dictionnaire de l’Amérique française, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1988, p. 117.

Fonds Béatrice-Desloges, P266, Centre de recherche en civilisation canadienne-française, Université d’Ottawa (Guide des archives du CRCCF, p. 70).

Journal Le Droit, Ottawa, 16 août 1945, p. 12.

Journal Le Droit, Ottawa, 24 septembre 1957, p. 3.

Livre d'or de l'école Guigues, Ottawa, Section Notre-Dame de la Société Saint-Jean-Baptiste d'Ottawa, [1916].
    
    
 

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